École de la prière,

Responsable de la chronique : Christine Husson, l.o.p.
École de la prière

Le chant grégorien. Quand l’Occident chante d’un seul coeur

Imprimer Par P. Bernard; Dom D. Saulnier

Que ma prière s’élève devant toi Seigneur, comme l’encens; et mes mains comme l’offrande du soir. La voix du psalmiste s’élève grave et majestueuse sous les voûtes sombres de la lourde église abbatiale. la lumière vacillante du jour qui s’achève parvient à peine jusqu’aux stalles de bois où la petite communauté monastique vient de prendre place. transpercés par l’humidité glaciale qui monte le long des épais murs de pierre, les moines ne peuvent se retenir de resserrer autour d’eux les plis de l’épaisse coule de laine qu’ils ont jeté sur leur longue robe de bure sombre avant de pénétrer dans le sanctuaire. À l’instant où les moines prennent leur respiration pour répondre au soliste, la vapeur blanche de leur souffle s’échappe dans l’air froid comme un encens de givre.

« Seigneur, je t’appelle : accours vers moi ! Écoute mon appel quand je crie vers toi. »
La supplication s’enfle des trente voix unies dans la même mélodie, les syllabes latines se détachent une à une. À la même heure, accompagnant les dernières lueurs du jour, partout dans l’Occident chrétien, cette prière s’élève vers Dieu, jaillissant du coeur des milliers de moines et de moniales. De Cantorbéry à Rome, du Mont-Saint-Michel à Salzbourg, les mêmes mots, le même rythme lent et puissant ouvrent les âmes à la supplication.

Demain, dans toutes les églises, les basiliques, les cathédrales, le peuple des fidèles retrouvera dans la liturgie dominicale cette mélodie profonde, ce chant qu’on appelle grégorien.

Nous sommes en Occident, à l’aube du XIIe siècle, et le Grégorien s’est, depuis longtemps déjà, imposé comme l’unique forme du chant liturgique. Cette musique, qui dominera pendant près de sept siècles, du VIIIe au XVe, et même au-delà, n’est pourtant pas la musique originelle de la liturgie chrétienne. Dans les premiers temps du christianisme, en effet, les nouveaux convertis de Palestine n’avaient nullement rompu avec les synagogues locales, et les liturgies chrétiennes en furent très influencées. Longtemps, les gestes, les rites, les chants, la ferveur même conservent les inflexions et la couleur des mélopées ou des danses hébraïques. Entre les cantiques, la Parole tient une grande place, avec la lecture de l’Évangile et le chant des Psaumes qui, d’âge en âge, de communautés en communautés, demeurent au coeur de la prière chrétienne. Cette trame liturgique traversera les siècles sans quasiment subir de changement. La musique, elle, va se modifier en fonction des cultures, des modes et des époques.

Dans les premiers siècles, les communautés chrétiennes essaiment autour du Bassin méditerranéen. En ces temps d’échanges et de brassage, la diversité, pour ne pas dire la liberté, est la règle : ici l’on chante en grec là en latin, plus loin en araméen, la langue même que parlaient les apôtres. En fait, à partir d’une croyance commune en Jésus-Christ, les rites propres à chaque Église se développent dans une large autonomie, et se distinguent de plus en plus les uns des autres. En l’absence de textes directeurs, l’improvisation des prières est « la loi générale de la liturgie », tandis que les chants, seulement guidés par les mots sur une musique non écrite, s’imprègnent des traditions régionales. Sur le territoire de l’ancienne Gaule, par exemple, les clercs des églises provençales psalmodient en latin mais l’assemblée répond en grec; en Espagne, le rite mozarabe se constitue. Résistant aux directives de Rome, il demeurera toujours en usage. Mais partout les influences orientales, celles des origines, demeurent fortes.

Du point de vue musicale, cette variété représente à l’évidence une remarquable richesse. Mais la chrétienté s’étend, les hérésies se développent : il faut lutter pour transmettre fidèlement le message du Christ. L’expression de la foi peut-elle prendre, sans risquer d’en être altérée, des formes si diverses? C’est la question que se pose le pape Grégoire le Grand, à qui l’on attribue – à tort – la création du chant qui porte son nom. Peu de temps après son accession au trône pontifical, en 590, dans un souci d’unité et de cohérence, il va tenter de codifier les chants de la liturgie chrétienne d’Occident.

Grégoire s’est toujours passionné pour la musique, composant lui-même maintes mélodies destinées au culte. Séjournant à Byzance, il a pu assister aux offices de l’église Sainte-Sophie, et apprécier à sa juste valeur la remarquable organisation de la maîtrise, fort renommée. C’est à son retour d’Orient, justement, qu’il entreprend un immense travail de récapitulation et de révision afin de constituer un corpus de mélodies liturgiques pour toutes les fêtes de l’année ecclésiastique. Épris de simplicité, il cherche à éviter les chants dont les floraisons lui paraissent trop sensuelles et apporte dans ce choix l’esprit latin de l’ordre et de la mesure. Il privilégie le répertoire de l’église de Milan, conservé depuis ses origines – la fin du IVe siècle – dans la tradition initiée par saint Ambroise. Le chant dit « ambrosien » cohabite encore à l’époque avec le « bénéventain » du sud de l’Italie, le « romain » ou le « milanais », mais aussi avec « l’hispanique » ou le « gallican »; autant de traditions que Grégoire va faire plus ou moins disparaître en constituant le premier ouvrage de chants dits « grégoriens » : l’antiphonaire romain.

La recension et la mise en ordre grégorienne des chants liturgiques marquent en fait une étape, un pas important dans l’histoire de la musique sacrée.

De nouvelles célébrations apparaissent , pour lesquelles le répertoire s’enrichit. L’exécution elle-même se modifie : une schola, formée des meilleurs chanteurs et de leurs élèves, remplace le soliste à qui, jusque-là, étaient dévolus certains chants.

Entre l’époque du pape Grégoire et celle du sacre du roi des Francs à Saint-Denis, en 754, la transmission très partielle de ce patrimoine en a altéré le contenu. Au lendemain du sacre de Pépin le Bref, le chant dit « grégorien » n’a plus beaucoup à voir avec les hymnes des premiers chrétiens encore tout imprégnées des origines. dans le domaine liturgique, le divorce est consommé entre l’Occident et l’Orient qui, lui, demeure plus fidèle à ses sources.

Dans le foisonnement culturel de la renaissance carolingienne, les clercs musiciens deviennent des experts qui théorisent leur pratique; les compositions s’en ressentent et deviennent peu à peu plus complexes, plus ornées.

Pourtant, si l’on ouvre un manuscrit grégorien du IXe siècle, on y observe seulement des signes musicaux inutilisables. La portée, qui sert de repère pour la hauteur des notes, n’existe pas encore, et les indications sont insuffisantes pour qui ne connaît pas par coeur le déroulement mélodique du chant. On ne peut que s’émerveiller en pensant qu’un tel répertoire, si vaste et si varié, ne s’est transmis qu’oralement pendant plusieurs siècles.

Qui de nous ignore l’importance du rythme d’une phrase lorsque l’on veut la retenir? Les premiers écrits grégoriens n’indiquent rien d’autre que des valeurs rythmiques, qui ne sont que des aide-mémoire sous-tendant le texte su par coeur, pour un chant dont les inflexions très libres sont encore proche de la déclamation. Et jusqu’à ce que la notation soit réellement établie, le chantre n’utilisera le livre qu’avant la célébration, pour se remettre la mélodie en mémoire.

Bientôt, le chant « romain », dit « grégorien », sera fixé par l’écriture : les neumes – petits signes notant les inflexions de la mélodie – apparaissent au-dessus du texte, avant que des lignes horizontales, ancêtres de la portée, permettent d’indiquer les intervalles mélodiques. Reste que l’interprétation, elle, échappe à toute fixation : elle ne peut se passer de la transmission orale, support d’une évolution constante.

L’interprétation… voilà bien le plus grand mystère du chant grégorien. D’autant que pendant plusieurs siècles – de la Renaissance au XIXe siècle -, le chant grégorien disparut quasiment… Aujourd’hui, les querelles d’école vont bon train à ce sujet, et l’imposant travail de « restauration » mis en oeuvre par l’abbaye de Solesmes est lui-même parfois contesté. Le grégorien, qui depuis Vatican II n’a plus la première place dans la liturgie, quoique le concile en ait rappelé toute la valeur, n’est plus, bien souvent, qu’une musique « spirituelle » parmi d’autres, une curiosité historique ou esthétique.

Pour retrouver la sonorité de ce chant quand il n’était rien d’autre que l’expression de la foi, il faut sans doute se tourner vers l’Orient de ses origines. Là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée, que ce soit au Liban, dans le sud de la Turquie, au nord de l’Irak, en Égypte ou en Syrie, les églises des Chaldéens, des Arméniens, des Syriaques, des Coptes, des Maronites retentissent encore de chants transmis sans rupture depuis les origines. Dans leur densité, leur intensité, la rudesse de leur forme, parfois, ils chantent, à travers le temps et l’espace, l’universalité du message chrétien.

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