Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

18e Dimanche du temps ordinaire. Année C.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

Bonne ou mauvaise nouvelle ?

Quelqu’un de la foule lui dit : «Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage.» Jésus lui répondit : « Mon ami, qui m’a établi pour être juge ou régler vos partages ?» Puis il leur dit : «Gardez-vous avez soin de toute cupidité, car au sein même de l’abondance, la vie d’un homme n’est pas assurée par ses biens.» Il leur dit alors une parabole : « Il y avait un homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté. Et il se demandait en lui-même : Que vais-je faire, car je n’ai pas où loger mes récoltes ? Puis il se dit : Voici ce que je vais faire : je vais abattre mes greniers, j’en construirai de plus grands, j’y serrerai tout mon blé et mes biens, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as quantité de bien en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois et fais la fête. Mais Dieu lui dit : Insensé ! cette nuit même, on va te redemander ton âme. Et ce que tu as amassé, qui l’aura ? Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s’enrichir en vue de Dieu.»

Commentaire :

Il serait dommage de considérer ces commentaires d’évangile comme une feuille d’appoint à déposer sur l’ambon pour dépanner ; ils ne se veulent rien plus qu’un partage fraternel de réflexions, si pauvres soient-elles. Avant tout, n’oublions pas que nous «écoutons» l’enseignement de Luc à ses disciples. «Frères, que devons-nous faire?» demandaient les néo-convertis. (Ac.2:37 ) Ce dimanche, la réflexion pourrait porter soit sur la pauvreté, sujet particulièrement cher à l’évangéliste, soit sur la cupidité dont la parabole illustre le mal ou soit enfin sur les justes motifs de «l’avoir, du savoir et du pouvoir.» Ce texte touche des points chauds et il est de nature à susciter de vives réactions. En effet, s’affrontent ici deux attitudes non moins chrétiennes l’une que l’autre : s’occuper uniquement des choses d’en haut, comme le conseille l’apôtre Paul (Col.3:1-2) ou gérer consciencieusement les biens d’ici-bas, tel que suscité dans la parabole. Il demeure que le pauvre et sa misère se situent mal entre ces deux extrêmes. Luc tente peut-être simplement d’ajouter ici un post-scriptum à la réflexion précédente sur la prière efficace, tellement efficace que Dieu nous en accorde toujours plus que nous n’osons demander. Alors que faire de ce superflu ?

REQUÊTE REPOUSSÉE

L’histoire débute par une contestation d’héritage (13-15) dont Jésus semble vouloir se désintéresser. Chose d’autant plus étonnante qu’une question de justice est ici en jeu. Ce n’est pas la première fois que, sur une demande justifiée, Jésus refuse de se compromettre : prière de sa mère aux noces de Cana (Jn.2:3-4), invitation à faire une entrée solennelle à Jérusalem (Jn.7:3-6), dévoiler le jour de la fin des temps, la parousie. (Mt.24:36) Mais chaque fois, Jésus donne le motif de son refus. Ici, Jésus décline l’invitation : le requérant n’est pas dans la misère, seule une certaine cupidité l’inspire. (15) .

S’ENRICHIR POUR LES AUTRES

Dans cette parabole, le riche fait de faux calculs, ses espoirs sont déçus, le bonheur lui échappe alors qu’il avait tout miser sur la richesse. La mort n’est ici qu’un trait sans importance. La vérité profonde de la parabole se limite tout simplement au fait que l’ homme qui bâtit son bonheur sur la richesse est insensé, il pense et agit en irresponsable (30) La vie n’est pas conditionnée par ce que l’on possède ; même si tous les biens extérieurs sont au service de la vie et qu’il ne convient pas de les mépriser pour un prétexte spirituel ou surnaturel, la vie les dépasse. Le chrétien n’est pas du monde, mais dans le monde (Jn.17 :13-16), et il vit en tension entre deux conceptions du monde. Aussi dans cette parabole, Luc dénonce-t-il l’homme du monde qui thésaurise pour soi-même et ne s’enrichit pas en vue de mieux servir Dieu. (21) Les richesses ne sont pas mauvaises en soi, elles peuvent servir à acquérir un trésor dans le ciel si on les met au service d’autrui (33-34), mais elles demeurent dangereuses si on s’y attache pour elles-mêmes. Gagner sa vie est nécessaire. L’homme qui y consacre la plus grande part de son temps répond sans doute à l’appel de Dieu. Nul ne peut lui contester ce droit, il vit dans le monde. C’est un devoir. Qui pourrait accepter en toute conscience de vivre aux dépens des autres. Mais, encore l’homme riche devra-t-il gérer ces biens aussi en fonction des autres.

S’ENRICHIR AVEC LES AUTRES

Aux chrétiens «qui ne sont pas du monde», l’apôtre Paul conseille de rechercher les réalités d’en haut.(Col.3 :1-2) Les nouveaux convertis avaient pris à la lettre le mot d’ordre et s’étaient en quelque sorte laissé aliéner par l’attente de l’au-delà ; ils avaient négligé le monde actuel pour vivre dans un rêve. Pourtant, une espérance indéracinable existe de tout temps au cour des masses ouvrières : celle d’un monde à bâtir ensemble, où il fera bon de vivre. Dans qu elle mesure les communautés chrétiennes prennent-elles solidairement leur lutte au sérieux. Majoritairement, confessons-le, les chrétiens non seulement laïcs, mais non moins clercs, font le jeu de qui détient le pouvoir, l’avoir et le savoir. Chacun doit se poser la question de vérité sur son travail et la légitimité de ses gains. Pour l’argent, tout n’est pas permis. Nos maîtres devraient être les pauvres, non les «arrivés», parce que souvent leur père est né avant eux.

Les pauvres ont une longue et pénible expérience de la solidarité avec le milieu, elle leur permet de réaliser que les conquêtes des travailleurs sont toujours le fruit d’actions solidaires. Mais ils ont aussi appris que, dès qu’ils oublient leur solidarité, tout ce qu’ils ont pu acquérir est patiemment récupéré par ceux qui détiennent le pouvoir, la savoir et l’avoir. Rappeler aux riches leurs devoirs, leur lancer une brutale interrogation sur la légitimité de leurs biens et leur sens de la solidarité économique, telle est bien la préoccupation de Luc.

Cette bonne nouvelle, si dérangeante soit-elle, il nous importe de la recevoir aujourd’hui Il. y a urgence : «Insensé ! cette nuit même on va te redemander ton âme» , on va te demander des comptes. «Moi je vous dis : faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin qu’au jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous reçoivent dans les tentes éternelles.» (Luc, 16 :9)

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