Aventure spirituelle,

Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.
Aventure spirituelle

Madeleine Delbrêl. L’Évangile court la banlieue

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Il fallait oser! Le 15 octobre 1935, trois Jeunes femmes s’apprêtent à embarquer pour une « terre étrangère ».

Nul besoin de passeport, ni de billet de train, pas de mers à traverser ni de jungle à affronter. Le voyage risque pourtant d’être long et les rencontres plutôt inattendues. Avec l’insouciance de la jeunesse, Madeleine Delbrêl et ses deux amies traversent les boulevards « Maréchaux » de Paris comme on franchit le Rubicon. Destination Ivry-sur-Seine. Dans l’entourage des trois ex-cheftaines scoutes, on crie au casse-cou. Car c’est, ni plus ni moins, dans la « capitale » du communisme français que ces trois chrétiennes ont décidé de s’installer. Elles veulent être missionnaires dans la cité « rouge » aux trois cents usines, là où le seul « credo » est celui du marxisme et où les réunions de cellule ont, depuis longtemps, supplanté la messe dominicale.

Ce projet fou, Madeleine Delbrêl a pris le temps de le mûrir avec son aumônier, l’abbé Jacques Lorenzo. Pour abattre le mur qui sépare l’Eglise de la classe ouvrière, cette jeune bourgeoise que rien ne préparait à un tel choix décide de s’installer en plein fief du parti communiste. Pour la plupart des catholiques de l’époque, le communisme, c’est le diable. On reproche aux premiers prêtres-ouvriers de passer un pacte avec Satan. Malgré toutes les embûches, Madeleine franchit le fossé, celui qui divise la ville d’Ivry, rejetant les catholiques d’un côté et les prolétaires de l’autre.

Loin d’avoir peur du communisme, elle choisit de faire de l’athéisme le lieu de sa propre conversion. « Jamais Dieu n ‘a dit : Vous devez aimer votre prochain comme des frères, excepté les communistes, que vous devez haïr… », lance-t-elle dans un meeting.

Au début de son Installation à Ivry, Madeleine a encore des idées bien « pieuses » : « Priez pour Ivry où le péché officiel laïcisme rouge s’est affreusement affiché », dit-elle à ses amis dans les premiers jours. Mais, très vite, elle prend conscience qu’en restant à l’intérieur du cocon de sa paroisse, elle passe à côté de l’essentiel. À l’époque, les théologiens ne parlent pas encore « d’inculturation ». Mais c’est bien pourtant de cela dont il s’agit : II faut apprendre le langage de l’autre, s’ouvrir à la différence, fût-elle celle de l’athéisme marxiste.

En 1935, la petite communauté fondée par Madeleine Delbrêl s’installe près de la mairie communiste. Elle ne cherche ni à convertir ni à lancer des anathèmes. Elle mène la vie ordinaire des hommes et des femmes de ce quartier ouvrier et elle gagne leur confiance. Le maire adjoint communiste d’Ivry lui ouvre sa porte et son amitié. Bientôt, Madeleine saisit l’occasion de travailler au service social de la mairie. Elle découvre alors la misère et l’injustice, cibles du combat communiste.

Cette confrontation quotidienne avec l’athéisme marxiste va désormais faire partie de sa foi chrétienne. « Les communautés ont gagné mon amitié par leur volonté onéreuse de devenir ce qu’ils avaient choisi d’être », écrit-elle, mais sans que cela entraîne chez elle une fascination pour le marxisme. Très tôt, Madeleine sent l’incompatibilité fondamentale entre le marxisme et le christianisme. Il ne faut pas confondre l’émancipation du prolétariat avec l’idéal évangélique, dit-elle en substance. Ce qui ne l’empêche pas de lutter aux côtés des communistes.

Elle est de tous les combats pour les pauvres et pour la justice. Pour Madeleine, l’Eglise doit sortir de ses sacristies, parler le langage des hommes et les rejoindre. Elle vient souvent consulter le père Lorenzo, l’un des maîtres spirituels du séminaire de Lisieux.

Il lui cède souvent la place pour qu’elle fasse une « lecture spirituelle »… Une lecture nourrie, enrichie de ce qu’elle vît à Ivry. C’est à Madeleine que beaucoup de jeunes séminaristes devront leur « conversion », leur passage d’un catholicisme appris à une foi vivante.

« Conversion », le mot a pris un sens très fort pour Madeleine. Née en 1904 à Mussidan en Dordogne, elle a grandi de gare en gare, son père étant employé de chemin de fer. Jusqu’à ce jour de 1916 où sa famille s’installe à Paris. Quatre ans plus tard, la jeune fille qui, entre-temps, a fait sa communion, ne trouve plus ni sens, ni intérêt à la religion. « Dieu ut mort », lance-t-elle en proclamant son nouvel athéisme.

A la Sorbonne, elle suit les cours de philosophie de Léon Brunschvicg. Puis Madeleine se fiance à un catholique convaincu. Un jour, il lui annonce son entrée chez les dominicains. Madeleine ne se mariera jamais. Après cette séparation, elle remet en cause son athéisme affiché et proclamé. « Et s’il n’était pas absurde que Dieu existe ? » finit-elle par se demander. Madeleine cherche la réponse et décide de prier. Un acte volontaire et, en même temps, un geste terriblement pauvre. Elle prie à genoux pour, dit-elle, casser en elle toutes les emprises de l’idéalisme. Elle revient à la foi, aidée par la lecture de sainte Thérèse d’Avila qui, toute sa vie, restera une référence.

Ce passage par l’athéisme a sans doute permis à Madeleine de mieux comprendre ses futurs compagnons d’ivry. Elle expérimente une façon totalement libre de vivre sa foi. Pour Madeleine, aimer n’est ni un « devoir », ni une vertu, mais une « folie ». La foi ne nécessite ni crainte ni visage fermé et triste. «Nous sommes tous prédestinés à l’extase, tous appelés à sortir de nos pauvres combinaisons pour surgir heure après heure dans le plan (de Dieu). Nous ne sommes jamais de lamentables laissés-pour-compte», affirme-t-elle. Un véritable courant d’air frais, un cadeau précieux : subitement, la foi cesse de n’être qu’une dogmatique abstraite réunie en archives pour prendre le goût de sel d’une aventure.

La petite communauté de .Madeleine conjugue intériorité et engagement. Un moment tentée par la création d’un nouvel ordre religieux, elle y renonce finalement pour demeurer « nomade ». « La condition qui nous est donnée, c’est une insécurité universelle vertigineuse », une insécurité au parfum de liberté, celle-là même du Christ.

En 1942, Madeleine précise sa pensée : « Nous sommes de vraies laïques n’ayant pas d’autres voux que les promesses de notre baptême. » Un groupe « féminin laïc, quoique chacune de nous soit entièrement données au Christ pour essayer de le vivre et d’être au milieu de ceux qui ne le connaissent pas. » Et elle ajoute : « Par le seul fait de sa naissance, tout homme devient le frère de tous les autres hommes. Lorsque, par nos actes, nous nions être son frère, nous nions à la fois et ce que Dieu crée et ce que nous sommes. »

Madeleine Delbrêl nous apprend que chaque homme et chaque femme est une cathédrale assez grande pour que nous allions nous y mettre à genoux dans la rencontre de Dieu. Désormais, chaque visage humain est un monastère et chaque rue de nos villes est devenue un cloître.

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